Principe de plaisir (Le)
Principe de plaisir (Le)
Esthétique, savoirs et politique dans la Florence des Médicis (XVIe -XVIIe siècles)
Blocker, Déborah  
  • Éditeur : Belles Lettres (Les)
  • Collection : Essais
  • EAN : 9782251452746
  • Code Dimedia : 000223872
  • Format : Broché
  • Thème(s) : BEAUX-ARTS, SCIENCES HUMAINES & SOCIALES
  • Sujet(s) : Arts, Histoire générale, Renaissance
  • Pages : 696
  • Prix : 65,95 $
  • Paru le 13 juin 2022
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EAN: 9782251452746

Ce livre raconte plusieurs histoires en une. D’une part, celle d’une des académies les plus originales et les plus productives de la fin de la Renaissance florentine, l’académie des Alterati (1569-ca. 1630). D’autre part, celle d’un groupe social restreint, constitué de quelques dizaines de jeunes patriciens florentins que le pouvoir médicéen ne voyait pas d’un bon œil parce que leurs ancêtres avaient lutté pour maintenir la République oligarchique. Ces jeunes nobles firent de leur académie un lieu où occuper leurs loisirs et partager leurs plaisirs — artistiques et autres —, mais aussi un collectif où travailler ensemble à leur intégration dans la société de cour médicéenne.

En troisième lieu, ce livre raconte l’histoire d’un corpus de documents, aujourd’hui dispersé, mais qui constituait jadis le fondement de toutes les activités des « Altérés ». Ces milliers de folios de documents, pour l’essentiel restés à jamais manuscrits — et très largement inexplorés — contiennent des discours académiques, des lettres, des registres d’activité, des dialogues, des poèmes collectivement corrigés, etc. Leur analyse permet de suivre au jour le jour les activités des Alterati pendant près de six décennies, et d’examiner, à travers la forme matérielle que prirent leurs travaux, comment émergèrent en leur sein, au fil de leurs débats, des horizons intellectuels collectifs.

Par l’entrelacement constant de ces trois histoires, ce livre en raconte enfin une quatrième : celle des actions, activités et discours qui, au sein de l’académie des Alterati, ont participé à la constitution de l’esthétique en savoir (et en savoir-faire) d’un type nouveau. À travers le cas des Alterati, ce livre pose ainsi la question de la formalisation des savoirs et pratiques esthétiques qui sont aujourd’hui les nôtres — et celle des liens entre leur émergence et la montée en puissance de l’autoritarisme politique moderne, au sein des aristocraties européennes de la première modernité.

Table des matières

Introduction — Investir les arts en tant que particuliers dans la Florence médicéenne

Chapitre 1 — Fondations
Au(x) commencement(s) des Alterati
Mémoire(s) : une impossible mise en récit?
Effacer les dynamiques de pouvoir : coups de force et historicisation(s)

Chapitre 2 — Une académie patricienne : commémorer la République — ou l’enterrer?
D’un palais l’autre
Giovan Battista Strozzi : une carrière de patricien lettré dans la Florence des Médicis
Les Alterati : une académie où le patriciat s’assemble et se ressemble
Dissidence et/ou adhésion : une institution ambivalente
L’académie comme tremplin? Marginalités et réinsertions

Chapitre 3 — Les Alterati au miroir de leurs productions académiques : de l’archive à la reconstitution d’horizons intellectuels collectifs
Vous avez dit (production) académique?
Transmissions : de l’armadio académique aux collections nationales
Destinations internes, communauté scripturaire et effets de coterie
Se publier collectivement par le secret : l’art, la manière et les finalités
Oralité, circulation manuscrite et stratégies de publication par l’imprimé
Penser collectivement : une communauté où l’unanimité n’est pas de mise
Comment lire une production académique — et même comment lire une académie?

Chapitre 4 — L’académie comme lieu de l’art : loisir, critique, plaisir(s)
Vivre en patriciens : les Alterati entre villa et académie
L’otium académique : un état défini par le travail des arts
S’exercer à juger, à corriger et à créer : pratiques et enjeux
L’académie comme lieu de plaisir(s) partagé(s)

Chapitre 5 — Les détours du plaisir : théories et pratiques de l’art, entre cour et académie
Les Alterati dans le sillage du Tasse
Énoncer les logiques du plaisir : un discours fragmenté, pluriel et dissimulé
Art, transcendance et pouvoir dans l’Euridice (1600)

Épilogue — (Re)penser l’histoire de l’esthétique à travers celle des Alterati?
Inventaire analytique des documents manuscrits mobilisés
Bibliographie des sources imprimées
Index des noms de personnes, lieux, oeuvres et institutions
Index des manuscrits et des livres annotés

Extrait

L’académie des Alterati offre un exemple de la manière dont un discours sur les arts, non moins qu’un ensemble de manières de les pratiquer, ont pu se développer à la fin de la Renaissance, dans le cadre d’une principauté où un régime autoritaire s’était installé en lieu et place de l’oligarchie qui caractérisait le fonctionnement de l’ancienne cité-État. L’attitude des Alterati associe intégration et prise de distance, tant sur le plan politique que sur le plan esthétique. […] L’ambivalence du positionnement des Alterati, sur le plan tant social que politique les conduit en effet à concevoir les activités artistiques et les discours qui prétendent en dire tant la nature que les normes comme un ensemble de pratiques ésotériques, à cultiver dans un espace protégé, en petit nombre et dans un secret qui n’est dévoilé que par des gestes supposant une étroite connivence. À cette fin, ils privilégient, pour les énonciations théoriques, les discours académiques fragmentaires et les dialogues tortueux, qui rendent tous les deux les points de vue de leurs auteurs difficiles à déterminer. Il n’est pas jusqu’aux productions artistiques elles-mêmes qui ne doivent être, aux yeux des Alterati, structurées comme des mystères qu’il faut percer avec, en main, un nombre d’indices toujours restreint — du moins si l’on n’est pas soi-même membre de la coterie. L’allégorie devient ainsi le mode d’énonciation artistique et même théorique privilégié des académiciens. C’est du moins ce que suggère, dans le livret de l’Euridice le choix de la fable d’Orphée pour théâtraliser à la cour leurs conceptions de l’art, tout autant que pour y énoncer de manière détournée la position qu’ils souhaitent occuper vis-à-vis du pouvoir politique. Ces formes d’énonciation s’articulent par ailleurs comme naturellement à la distinction que cultive l’académie, dès lors qu’il ne peut y avoir de distinction que par l’auto-sélection d’un groupe restreint, soutenue par les efforts constants que font ses membres pour se différencier de ceux qui n’en sont pas. C’est pourquoi les activités ésotériques que les Alterati associent avec le fait de pratiquer les arts, mais aussi d’en discourir, deviennent parallèlement des marqueurs de l’identité sociale que, en tant que patriciens, ils cherchent à la fois à préserver et à adapter à la situation sociale complexe qui est devenue la leur.
 
 
Sur le plan politique, l’usage de l’art ainsi défini et pratiqué reste néanmoins ambivalent. D’une part, les Alterati semblent se revendiquer d’un plaisir à usage interne c’est-à-dire d’abord particulier, mais néanmoins destiné, par nature, à être partagé au sein du groupe restreint dont leur académie définit les limites. D’autre part, ces académiciens envisagent la culture des plaisirs pris aux arts, et le geste tant de créer des productions artistiques que de les mettre en circulation au-delà du cercle étroit de leurs créateurs, comme une manière d’informer la vie civile, voire comme une façon d’y introduire des représentations ou des pratiques que le pouvoir n’approuverait pas nécessairement. Pour une part, le plaisir pris aux arts (et aux discours qui en disent la nature et les normes) est donc un moyen pour le groupe de circonscrire ses propres limites, en cultivant des pratiques qui sont collectivement comprises, en interne, comme conduisant à une élévation tant morale que spirituelle, dans et par le plaisir. Mais simultanément, ce plaisir pris aux arts est aussi envisagé comme susceptible de participer — quand l’occasion s’y prête — à la reviviscence et/ou au développement, dans l’espace civil, d’autres modes d’interaction politique. Par ce plaisir sont en effet mises indirectement en circulation des valeurs politiques qu’on pourrait dire alternatives (au moins au sein des régimes autoritaires), telles que la civilité, l’honnêteté, la parité, le débat, l’idée d’un gouvernement tempéré et soucieux des besoins de ses sujets, et même celle d’une possible (auto- )régulation de la vie civile par ses acteurs les mieux nés. Ces valeurs sont plus généralement celles des institutions académiques patriciennes, qui sont pensées comme susceptibles de fournir les fondements d’une autre compréhension du politique que celle mise en circulation par les régimes princiers à velléités autoritaires, par cela même qu’elles s’inspirent lointainement des structures oligarchiques. Le champ de l’art, devient dans ce cadre non seulement un espace où se rejoue, par des comportements contournés et/ou l’usage de l’allégorie, les tensions de la République finissante mais encore un terrain où peuvent, par le plaisir partagé, s’inventer de nouvelles formes de sociabilité, dans lesquelles les anciennes valeurs oligarchiques se trouveraient harmonieusement intégrées et renouvelées.




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